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" Il faut appeler les choses par leur nom ", estime ce pharmacien, membre de l'UDF. Français né dans l'ex-Dahomey, il veut ouvrir les yeux de la République sur le sort de ses minorités ethniques
Paru dans le Monde du 7 Décembre 2005 / par Sylvie Kauffmann
Il était arrivé, un jour de janvier 2004, dans les anciens locaux du Monde rue Claude-Bernard, bien droit dans son pardessus, un porteserviette sage à la main, après un rendez-vous pris par téléphone : il ne demandait rien, ne proposait rien, ne revendiquait rien. Ni tribune ni article, juste quelques questions à poser. Le débat sur la discrimination positive émergeait laborieusement en France, sous les coups
de boutoir maladroits de Nicolas Sarkozy ; Le Monde y prenait sa part et Patrick Lozès était en mission : il explorait. Son thème à lui, à ce moment-là, c'était la " diversité " – un mot si chargé de sens
outre-Atlantique qu'il y est devenu un mot d'ordre, mais dont la connotation ethnique échappait encore largement aux Français. Patrick Lozès, Français d'origine africaine selon l'expression de rigueur, testait son idée de " diversité " sur la
" société civile ". L'idée n'a guère cheminé au sein des élites
françaises, mais elle a fait des pas de géant dans la tête de Patrick Lozès et de quelques-uns de ses amis. Samedi 26 novembre, dans une salle de l'Assemblée nationale et un chaos sympathique, ils ont fondé ensemble le CRAN
(Conseil représentatif des associations noires), une fédération d'associations dont la plus grande audace, pour l'instant, est de se définir comme " noire ". ça n'a l'air de rien, sur le papier. L'inscription de ce simple mot, " noir ", dans des statuts officiels n'en est pas moins un tournant, dans le contexte républicain et égalitaire français,
à l'heure où les banlieues se rebellent et où les héritiers des colonies demandent des comptes.
Pas " issu de l'immigration ", pas " d'origine africaine ", pas " descendant d'esclaves "," pas ancien colonisé ", pas " black ". Noir. Que s'est-il donc passé dans la tête de ce pharmacien rangé, membre du conseil
national de l'UDF, mari d'une jeune toxicologue et père de Thomas, 5 ans ? Pourquoi ce Noir privilégié, fils de l'élite coloniale du Dahomey – son père, Gabriel Lozès, médecin, fut sénateur sous la IVe République, puis successivement
ministre de la santé et ministre des affaires étrangères du pays qui est aujourd'hui le Bénin –, paraît-il aujourd'hui tout entier habité par cette tâche, celle d'aider la communauté noire de France à trouver sa place à tous les échelons de" la République " ? Peut-être, précisément, parce qu'il a été un Noir privilégié, entrant progressivement au contact de la France à la faveurd'allers-retours familiaux entre Cotonou et Paris avant de s'y fixer définitivement à l'âge de 14 ans, lorsque la famille s'installe à Creil (Oise) sur l'insistance de la mère. Patrick Lozès ne raconte guère ses expériences personnelles de discrimination raciale ; dans le regard de ses camarades de collège, à l'époque, il lit plus souvent de " l'étonnement " que de " la haine ". Il se souvient bien, en revanche, de récits que lui ont faits des amis moins chanceux des difficultés auxquelles ils étaient confrontés : " J'étais désarmé et en même temps révolté, car je ne savais pas quoi leur conseiller. "Il cite volontiers Jean Jaurès et Léon Blum, mais c'est l'UDF qu'il rejoint en 1988, parce que Raymond Barre parlait de " vérité ", à propos de la santé. La campagne électorale législative de 2002, à laquelle il participe comme candidat dans la première circonscription de Paris, va lui offrir une autre vérité. " Les Beurs et les Noirs sont venus à moi, spontanément, en pensant que j'aurais des solutions à leur malaise, mais je ne les avais pas. Je me suis dit : si je n'ai pas su aider ceux qui sont venus se confier à moi il y a vingt ans, cette fois, il faut que je trouve une structure pour le faire. " Ce " constat terrible ", le fait qu'en vingt ans " les choses n'aient pas tellement changé ", lui fait " un vrai pincement au coeur ". Voix modérée dans un débat souvent violent, Patrick Lozès n'est
pas l'homme des envolées lyriques.
Des amis le mettent sur le chemin d'intellectuels commeles historiens Pap Ndiaye et Catherine Coquery-Vidrovitch, ou le normalien Louis-Georges Tin.Unnoyau se forme, transcendant les clivages politiques, organise des réunions de réflexion, de discussion. En 2003, ils créent le Cercle d'action pour la promotion de la diversité en France (Capdiv). Le " noeud ", bien sûr, ils l'ont identifié, " c'était la question noire : le facteur mélanique et une expérience sociale commune ". Mais, pour ne pas diviser, ils choisissent de parler de " diversité ". Et d'adresser leur message aux" citoyens résidents originaires de l'Afrique subsaharienne et de l'outre-mer ". " Extraordinaire ! ", s'amuse aujourd'hui Patrick Lozès, en évoquant cette " circonlocution ". C'est Louis-Georges Tin, originaire de Martinique, qui met un terme à leurs atermoiements. " La diversité c'est bien, dit-il, mais il faut appeler les choses par leur nom. " " Les Noirs américains, ça existe, résume Patrick Lozès, mais les Noirs français, ça n'existe pas. " Lorsque le cyclone Katrina balaye La Nouvelle-Orléans, en France, on relève que " les pauvres et les Noirs sont particulièrement frappés ", mais lorsqu'il s'agit des incendies de logements insalubres à Paris, on utilise un vocabulaire plus distancié, " les immigrés ", " les Africains ", comme si l'on ignorait que " ces gens-là, même lorsqu'ils peuvent se le permettre, ne trouvent pas de logement car ils sont noirs ". Raciste, la France ? Non, répond Patrick Lozès. Elle est même antiraciste dans sa grande majorité. " Antiraciste, mais discriminatoire. " Et, pour lutter contre les discriminations, il faut pouvoir les mesurer, à l'aide d'un outil : la variable ethnique dans le dispositif statistique, auquel la République pour l'instant se refuse. " Je ne vois pas d'autre manière d'avancer sur ces questions ", affirme Patrick Lozès. De lamêmefaçon, il adhère au concept de discrimination positive, faute de mieux : " Il y a un déséquilibre, et il faut rétablir l'équilibre, mais pas seulement sur le critère ethnique. Ma discrimination positive idéale à moi utiliserait des critères composites, dont le critère ethno-racial. " La mémoire coloniale ? Il ne faut ni " occulter ", ni " oublier ", mais " ne pas jeter le discrédit sur tout le reste ", et refuser " le discours abject de la concurrence des mémoires ". Patrick Lozès, au fond, est un vrai centriste. |