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Rhétoriques de la race LE MONDE DES LIVRES | 30.11.06 | 19h11 • Mis à jour le 30.11.06 | 19h11
En 1991, dans l'"avertissement" d'un ouvrage intitulé Face au racisme (La Découverte), Pierre-André Taguieff soulignait l'incapacité d'une certaine gauche progressiste à penser la renaissance des stéréotypes xénophobes et antisémites. Pour le politologue, cet aveuglement conceptuel expliquait le désarroi des belles âmes humanistes face à la percée lepéniste : "C'est précisément l'inquiétante ascension du Front national qui a permis de prendre conscience des illusions et des limites de l'action antiraciste telle qu'on l'a conduite. (...) La lutte contre le racisme ou la xénophobie, si elle veut se ressourcer, ne peut plus se tenir à distance des travaux et recherches des sciences sociales. (...) C'est un avis aux antiracistes de l'avenir : il faudra bien qu'un jour l'intendance suive...", prévenait-il.
Quinze ans plus tard, le mouvement antiraciste dans son ensemble connaît une crise sans précédent, déchiré qu'il est par les débats autour du voile islamique ou encore la querelle post-coloniale. Dans le même temps, quelques chercheurs en sciences sociales tentent, eux, d'affronter non plus le "racisme", cette idéologie pseudo scientifique et meurtrière, mais la "race" comme représentation collective et comme catégorie de pensée désormais incontournables. "En quelques années, ce qui était occulté est devenu omniprésent, ce que l'on taisait est devenu un lieu commun" , notent ainsi les sociologues Didier et Eric Fassin en ouverture d'un volume collectif récemment paru sous le titre interrogatif, et impensable il y a seulement quelques années : De la question sociale à la question raciale ?
Or c'est l'époque elle-même qui pose la question, en replaçant le "fait racial" sur le devant de la scène, et ce à un double titre. D'un côté, on assiste à la libération d'un discours qui tend à stigmatiser telle ou telle population en fonction de ses origines ou de sa couleur de peau, comme on a encore pu le constater lors des émeutes urbaines de novembre 2005. D'un autre côté, force est de reconnaître que ces mêmes marqueurs identitaires peuvent aussi être utilisés, tout à l'inverse, pour lutter contre les discriminations et bâtir une politique de reconnaissance : des grands patrons signent une "charte de la diversité", des chaînes de télévision jurent de promouvoir les "minorités visibles" à l'antenne, des associations de multiples horizons se rassemblent dans un Conseil représentatif des associations noires (CRAN).
"COLOR BLIND"
Autant de phénomènes qui ne sont guère aisés à envisager dans un contexte français réputé "color blind" (aveugle à la couleur), comme disent les Anglo-Saxons, et où l'universalisme républicain tient lieu d'ultime fondement à la citoyenneté. Et pourtant, il faut bien admettre que chez nous aussi, "la race est devenue une ressource politique, dont les acteurs se saisissent pour défendre des intérêts, attirer des électeurs, revendiquer des places, consolider des positions" .
D'où la prise de parti des auteurs : plutôt que de regretter le "bon vieux temps" de la lutte des classes, et de déplorer l'inexorable "ethnicisation" du débat public, ils cherchent à refonder une grille de lecture propre à articuler le facteur racial avec des logiques plus traditionnelles, à commencer par les clivages socio-économiques, les statuts juridiques ou les polarités de genre.
Ainsi Agnès Van Zanten analyse-t-elle cet "objet tabou" que constituent les inégalités ethniques à l'école, c'est-à-dire au coeur même du modèle d'intégration à la française ; elle étudie tout particulièrement les stratégies d'évitement mises au point par certains parents d'élèves pour tenir leurs enfants à bonne distance de ces "handicapés sociaux" que sont les pauvres et surtout les immigrés : "Plus que la faible présence d'enfants d'ouvriers, c'est la quasi-absence d'élèves d'origine immigrée qui caractérise les établissements privés" , précise-t-elle.
De son côté, Fabien Jobard marque la "cécité criante" des institutions policières et judiciaires à l'égard de discriminations raciales qu'elles produisent. S'appuyant sur plusieurs enquêtes de terrain, le chercheur montre que ces discriminations prennent souvent des formes beaucoup plus subtiles qu'on ne croit, irréductibles aux seuls "contrôles au faciès". Pour les mettre en lumière, il est nécessaire de conjuguer plusieurs approches : "Les différences de traitement par les policiers des populations qu'ils rencontrent superposent aux critères ethniques des critères à la fois territoriaux et strictement pénaux" , écrit Jobard.
Clair et informé à la fois, cet ouvrage se présente donc comme une réflexion à plusieurs voix, d'autant plus féconde qu'elle n'est aucunement homogène. Au fil des pages, le lecteur perçoit d'ailleurs une réelle diversité de démarches et de sensibilités. Ainsi Gérard Noiriel retrace-t-il la généalogie de la question raciale au sein du "creuset français", pour en appeler à la plus "extrême vigilance" en ces domaines : "On ne peut évidemment pas mettre sur le compte du "racisme post-colonial" l'échec scolaire des jeunes issus de l'immigration en provenance des pays d'Europe de l'Est", remarque l'historien.
Tout aussi perplexe à l'égard de la problématique "post-coloniale" dans ses formulations les plus caricaturales, Emmanuelle Saada fait valoir que les usages coloniaux de la catégorie raciale, très variables d'une situation à l'autre, se sont toujours inscrits dans "un entrelacement de discours qui n'était pas moins complexe hier qu'il ne l'est aujourd'hui" . D'où l'urgence de ne pas accepter une certaine vulgate à la mode, cette "vision continuiste de l'histoire, qui lie de manière trop linéaire discriminations coloniales et contemporaines comme étant toutes le produit d'un racisme inchangé" .
DE LA QUESTION SOCIALE à LA QUESTION RACIALE ? Représenter la société française sous la direction de Didier et Eric Fassin. La Découverte, 264 p., 20 €.
Signalons également le dossier coordonné par Fethi Benslama, Alain Brossat et Michel Surya, dans le dernier numéro de la revue Lignes, sur le thème "Ruptures sociales, ruptures raciales" (n o 21, novembre 2006, Ed. Lignes-Léo Scheer, 256 p., 17 €).
Jean Birnbaum Laboratoire colonial
Les éditions La Découverte viennent de lancer la collection "Genre & sexualité", consacrée à l'actualité des politiques sexuelles et des recherches sur le genre. Dirigée par Eric Fassin, cette série est inaugurée avec un bel essai signé Elsa Dorlin. Dans La Matrice de la race. Généalogie sexuelle et coloniale de la nation française (312 p., 27 €), la jeune philosophe conjugue histoire des sciences et histoire politique pour explorer les sources des représentations racistes et sexistes.
Etudiant les traités médicaux et la littérature coloniale des XVII e et XVIII e siècles, elle montre comment le corps des femmes et celui des esclaves se sont peu à peu trouvés "pathologisés" , les médecins leur attribuant des maladies spécifiques liées à un tempérament naturellement spécifique : "fureur utérine" pour les unes, "maladie du sommeil" pour les autres... Comparant ce double processus d'infériorisation symbolique et de sujétion physique, Elsa Dorlin affirme son rôle central dans la construction de notre modernité démocratique : "Les colonies apparaissent clairement comme un laboratoire où une certaine idée de la citoyenneté - exclusive, restrictive et naturaliste - a été pensée et éprouvée."
Article paru dans l'édition du 01.12.06
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