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Racisme. Pap N'Diaye, historien et chercheur à l'EHESS, sur les stéréotypes raciaux :
"Un héritage de la période coloniale"
Par Catherine COROLLER
QUOTIDIEN : lundi 18 décembre 2006
Pap Ndiaye, spécialiste d'histoire nord-américaine, est chercheur à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Il est l'auteur d'un ouvrage intitulé la Condition noire, à paraître en 2007 chez Calmann-Lévy.
A quels clichés renvoient les propos de Pascal Sevran sur la sexualité des Noirs responsable de la famine en Afrique ou de Georges Frêche sur le nombre excessif de joueurs noirs dans l'équipe de France de football ?
Les stéréotypes raciaux décrivent deux figures de Noirs. Le plus fréquent est la figure du "tirailleur", qui les présente comme de grands enfants rieurs, joyeux, pas malins mais sympathiques, d'une intelligence faible mais forts physiquement, bons soldats à condition d'être bien commandés, résistants, type "Y'a bon Banania". C'est un racisme bonasse, condescendant, pas haineux. On trouve très souvent ce "répertoire du tirailleur" à forte tonalité paternaliste, par exemple dans les propos de Georges Frêche déplorant que l'équipe nationale soit composée de "neuf Blacks sur onze" joueurs. Cette conception est fondée sur les stéréotypes du sport de haut niveau : la vigueur, la puissance physique, des qualités également prêtées aux esclaves et aux tirailleurs sénégalais. L'autre figure racialisée du Noir est celle du "sauvage", violent, incontrôlable, hors civilisation, d'une sexualité débridée. Ce stéréotype est réapparu lors de la crise des banlieues ou lorsque des jeunes casseurs noirs ont commis des agressions dans les cortèges des manifestations anti-CPE. On le retrouve aux Etats-Unis, où ont cours des discours racistes sur les dysfonctionnements familiaux chez les Noirs, au sujet des familles monoparentales. L'académicienne Hélène Carrère d'Encausse a ainsi mis en cause la "polygamie" des familles africaines. Ces répertoires racialisés sont hérités de la période coloniale et font preuve d'une remarquable résistance. La fin de l'esclavage, puis de la colonisation n'a pas chassé les stéréotypes raciaux. Même s'ils s'expriment de nos jours sous une forme plus atténuée, ils semblent insubmersibles.
Comment expliquez-vous que, contrairement aux Arabes, les Noirs soient peu l'objet d'agressions physiques ?
Les discours racialisés ne se corrèlent pas mécaniquement à des violences racistes qui viseraient les Noirs. Ils sont souvent perçus comme trop inférieurs pour être réellement menaçants. Ils sont beaucoup moins victimes d'agressions que les Maghrébins. Les deux tiers des injures, menaces, violences visent des Nord-Africains.
Avez-vous le sentiment que la parole antinoire se libère ?
Toutes ces déclarations ne surviennent pas par hasard. Les Noirs apparaissent de façon beaucoup plus visible sur la scène publique. On assiste à un phénomène concomitant : l'émergence, vingt ans après la question Beur, de la question noire, et le regain d'une expression raciste. On voit apparaître des organisations associatives noires, des journalistes noirs à la télévision. Cela suscite des inquiétudes et, parfois, des dérapages racistes. Mais c'est un fait positif pour la démocratie française que les minorités visibles s'organisent, non pas pour faire valoir des particularismes, mais des souffrances spécifiques liées à la racialisation et des demandes de lutte efficace contre les discriminations raciales.
Craignez-vous une radicalisation : les Noirs contre le reste de la société française, et vice versa ?
Non. Les propos de Pascal Sevran ont certainement suscité chez les Noirs des réactions vives, ulcérées. Les populations noires estiment que les discriminations dont elles sont l'objet ne sont pas suffisamment prises en compte. Si en plus on ressasse les vieux répertoires racistes, cela ne peut que les blesser. Ceci dit, les propos de Sevran ou de Frêche ont suscité une forte réprobation de l'ensemble de la société. Sevran a reçu un "sévère avertissement" de France 2. Je regrette que Georges Frêche soit encore membre du PS. Mais je constate qu'il est près de la porte de sortie.
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