PROPOS RECUEILLIS PAR ROBERT KONGO DE RADIO VEXIN VAL DE SEINE EN FRANCE Président de la commission éducation et culture du Cran
1. En quoi la " Cause des Noirs " est-elle, selon vous, suffisamment spécifique et suffisamment homogène pour justifier une " représentation " qui lui soit propre ?
Il n'est un secret pour personne que les Noirs vivent en France des discriminations spécifiques. Ils sont citoyens français, mais ils sont victimes de certaines discriminations du fait qu'ils sont Noirs. Nous sommes donc partis de ce constat. Nous avons certes des origines différentes, mais ce qui nous caractérise, c'est que nous vivons des discriminations communes à cause de la couleur de notre peau. Il y a en France, plusieurs millions de Noirs. Mais dans l'espace social, où se retrouvent-ils ? En voit-on dans la haute fonction publique, dans les conseils d'administration, parmi les cadres des grandes entreprises, dans le personnel politique, dans les grands médias ? Voilà la réalité. Nous voulons donc sortir de l'invisibilité. Il faut que nous soyons suffisamment visibles en France. Il faut que nous ayons notre place comme tous les citoyens français. Ce que nous revendiquons, et nous le disons haut et fort, nous voulons être considérés comme tous les citoyens français ; qu'on arrête de discriminer une partie du peuple français. L'Etat français n'a-t-il pas clamé la liberté, l'égalité et la fraternité ? Que cette belle devise se traduise dans les faits, dans la vie quotidienne des personnes de couleur noire.
2. Y'a-t-il véritablement une problématique noire dans un pays comme la France où les institutions républicaines ont toujours rejeté l'esclavage et repris à leur compte l'héritage intellectuel de la société des amis des Noirs ?
La France n'a jamais résolu le problème des Noirs. Nous ne sommes pas naïfs à ce point. Si la République a aboli l'esclavage, elle a cependant justifié les conquêtes coloniales, la " mission civilisatrice ", la hiérarchie des peuples, pour ne pas dire des races, les massacres, les expropriations, idées nauséabondes et actes malfaisants qu'il convient de rappeler. N'oublions pas tout cela. Cette vision n'est pas dépassée. Elle a été réaffirmée par la loi du 23 février 2005 affirmant le " rôle positif de la présence française outre-mer ". Selon un sondage publié par le Figaro, 65% des Français soutenaient cette loi. Cela donne à réfléchir. A l'époque des colonies, la majorité des balayeurs de rue étaient noirs. Aujourd'hui, après la décolonisation, c'est toujours le cas. Voyez-vous que la " Cause des Noirs " est justifiée.
3. Le Cran a été très violemment critiqué par certaines organisations comme le " Collectif des Antillais, Guyanais, Réunionnais " qui lui conteste le leadership sur les revendications antillaises ou noires, quelles réactions cela vous inspire-t-il ? Faut-il faire partie d'une association noire pour adhérer au Cran ?
Nous ne nous préoccupons pas de ce que disent ou font les autres. Et jusqu'à présent, nous n'avons jamais attaqué qui que ce soit. Je voudrais simplement dire que le Cran (Conseil représentatif des associations noires) en France est composé de plus de 130 membres directs, aujourd'hui, et plus de 1000 membres indirects, car le Cran regroupe en son sein plusieurs fédérations dont des associations béninoises, congolaises, sénégalaises, etc. Et je crois comprendre que le Cran est aussi représentatif de beaucoup d'autres gens qui ne sont pas membres, mais qui sympathisent, si j'en crois les nombreux témoignages d'amitié que nous recevons tous les jours. Nous nous sommes donnés pour mission de défendre " la Cause des Noirs ", alors de tous les Noirs. Nous n'avons jamais fait la distinction entre Antillais, Guyanais, Réunionnaisâ et Africains.
Concernant l'adhésion au Cran, cette structure est ouverte à tout le monde. Quand nous avons lancé notre réflexion, nous avons décidé que des personnes physiques pouvaient aussi adhérer au Cran. Il n'y a pas que des associations. Au cran, nous avons des personnes physiques qui sont des Blancs, Arabes, Métis…Nous sommes ravis, car ces gens nous soutiennent au quotidien.
4. Dans quelle mesure le " modèle " d'organisation et de relations avec les pouvoirs publics du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) a-t-il inspiré votre démarche ?
Le Conseil représentatif des institutions juives de France a quand même plus d'expérience que nous dans la lutte contre les discriminations. Nous avons beaucoup à apprendre d'eux. Il n'y a aucune honte à copier ou à s'inspirer d'un modèle qui marche. Je crois que ce sont des gens qui sont capables de nous apporter leur expérience de l'Histoire de France, et de nous conseiller sur le plan organisationnel pour vaincre certains blocages. Nous ne nous interdisons pas de recevoir des conseils des gens qui peuvent nous aider dans le travail et dans le combat que l'on entend mener.
5. Vous vous défendez d'être " communautaristes ". Et pourtant, vous n'avez point de cesse à soutenir toutes les minorités : les juifs, les arabes, les noirs, les homosexuels… Ne sombrez-vous pas dans le communautarisme ?
Tout le monde est communautariste. Mais l'on interdit à certains de le faire. C'est ça le vrai problème. Il existe bien des communautés blanches en France. Personne n'en parle ; personne ne les critique. Dès que les Noirs se mettent ensemble pour défendre une cause, aussi juste soit-elle, on les accuse d'être communautaristes. C'est aberrant. Les Français demandent aux Noirs d'être universalistes. Qui se soucie de l'universalisme en France ? Pourquoi voudrait-on que les Noirs se soucient d'une chose qui n'intéresse personne en France ? Nous disons donc non à l'universalisme qui n'est que discours. Nous voulons être dans une communauté dans laquelle nous défendons des principes. Je suis persuadé que notre cause sera entendue tôt ou tard. Aussi, dans le combat qui est le nôtre, nous apportons notre soutien sans faille à toutes les autres minorités. Nous appartenons presque tous à des minorités, c'est-à-dire à des groupes minorés, dominés : que l'on soit juif, arabe, noir, homosexuel… notre lutte est la même.
Le Pptentiel, 21.04.06
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